Tout ce qui n’est pas peint disparaît.
Comment peignez-vous ?
Je peins avec un report, je ne reviens jamais sur le premier jet qui n’en est pas vraiment un.
Il y a un dessin puis un report au fusain sur la toile. Ce dont j’ai réellement besoin, c’est de fixer en avance ce qui va être peint et de pouvoir déraper.
Ce procédé est donc crucial ?
Je n’aime que la première impression, mais je suis obligé de passer par différentes étapes pour la retrouver. Toute la joie de peindre vient du plaisir non pas de reprendre, mais de voir apparaître une première fois après un long travail. Que le tableau, à la fin, donne l'impression d'une première impression...
Vous ne reprenez jamais une toile ?
Je recommence tout, si cela me paraît raté. Par une couche qui efface tout.
Quelle est votre unité de base, la couleur ou la ligne ?
Normalement, je commence mon tableau avec la couleur, car le plus difficile dans la peinture c’est de poser des rapports de couleurs. Mais, comme le plus souvent ceux-ci sont difficiles à atteindre, alors le découragement me gagne lorsque je regarde ce que j'ai fait et je me dis : « est-ce tout ce dont je suis capable ? »
Vous accordez beaucoup d’attention au style ?
J’aime qu’il y ait un langage adéquat, fluide, pour rendre agréable la peinture à celui qui regarde. Ces couleurs agissent-elle correctement ? C’est une question de mesure.
Le style de vos peintures est complètement unique. Comment y êtes-vous arrivé ?
J’aime peindre. Peindre m’émeut. On ne peut pas analyser ça avec d'autres mots. Je cherche le beau et l'implacable.
Peignez-vous tous les jours ?
Non, j’en suis incapable, soit à cause des pressions de la vie courante ou bien parce que je ne me suis pas mis dans un état tel que je me sente prêt à peindre.
Avez-vous besoin de solitude pour peindre?
Complète solitude. Bien qu’il m’arrive de travailler avec un modèle mais cela reste exceptionnel.
Dans ces circonstances, peindre vous vient-il facilement ?
Beaucoup parlent de la difficulté de peindre. Vous devez être prêt à y aller et à le faire chaque jour. Mais en général, je suis malheureux quand ce que je peins ne m’intéresse pas terriblement. Attendre que cet intérêt surgisse ralentit probablement un peu la peinture. Parfois je ne peins pas, car ma vie me plaît beaucoup, et puis cela prend généralement un certain temps de choisir, de s’organiser, s’assoir, se mettre au travail.
Changer est-il nécessaire pour la peinture ?
La question est dans l'acte de regarder de façon différente. Ce n’est pas de trouver de nouveaux sujets, ou de nouvelles formes, ni un sens. Encore moins de rencontrer de nouveaux visages, ni de voir des paysages exotiques. La peinture est un rideau qui se lève sur un acte différent.
Je ne suis pas le premier à trouver que la véritable occupation du peintre est de regarder et de fixer ses chères impressions. En un certain sens, le peintre est un exilé, un outsider, toujours occupé à donner sa version des choses et cela fait partie de sa vie d’être attentif à ce qui lui arrive. Il faut que cela soit naturel.
Mais peindre la réalité n'est-il pas un acte ordinaire ?
Nous savons que la plupart des grandes peintures ne sont pas de pures inventions, mais résultent d’un sens aigu de l’observation. Les prétendre inventées est une façon injuste de les décrire. Je n’invente rien. L’imagination m’intéresse peu. Je préfère être en train de peindre une pomme. La banalité se rapproche du réel. Je n'arrive pas à me défaire de l'ordinaire des choses. Je ne suis pas à la quête d'une pureté que l'on pourrait vouloir atteindre par l'abstraction.
Vous voulez dire que la peinture est tirée de la vie ?
Presque toujours. Peindre n’est pas une science. Les peintres que j’admire s’inspirent de leur vie ou de leur connaissance des choses de la vie.
Comment décririez-vous votre style ?
L’observation directe et une grande économie dans l’usage de la peinture.
Est-ce que certains peintres en particulier ont influencé vos tableaux ?
Beaucoup, tous. Sans exceptions. Malgré tout, je n’en ai toujours fait qu’à ma tête, je ne supporte pas les modèles, les ordres, les règles, les invectives à peindre ceci ou cela, à prendre comme exemple celui-ci ou celui-là.
Je me méfie de l’exercice d’admiration. Je n’aime que moi et mon travail. Il faut tout vouloir détruire et recommencer pour peindre, les autres tableaux sont des ennemis, ceux des autres comme les siens d’ailleurs.
L’instinct le plus profond, je crois, est de vouloir faire quelque chose qui durera, quelque chose de valable, et de s’y consacrer, peu importe qu'on y parvienne ou pas… peut-être est-ce ainsi que les artistes finissent par exister…
Picasso a-t-il exercé une influence sur votre œuvre ?
Voilà un peintre évidement. Mais comme Matisse ou Bonnard et tant d’autres…mais on nous somme de les admirer alors qu’après tout ils n’étaient que des peintres. Non vraiment, les mots d’ordre ne sont pas pour moi et je me méfie de mes propres goûts. Si changeants… il y a Derain malgré tout.
On peut regarder sans cesse ses tableaux sans se lasser un seul instant. Voir et revoir… et ses peintures demeurent en vous pour le reste de votre existence.
Ce que je peux considérer comme exemplaire, c’est la façon dont le peintre a été conduit par son œuvre, c’est ce que la peinture a fait faire à tous ces gens qui est beau.
Que faut-il combiner pour faire un tableau ?
Passion et précision, comme « la fureur de l’autorité et la fureur de l’incertitude » de Nicolas de Staël.
Mais je n’ai pas cette autorité, ce serait inutile pour moi d’essayer de danser en plaçant mes pieds sur les marques qu’il a tracées à la craie sur la piste, mais il m’inspire. J’aime les peintures où l’on sent le peintre derrière, ce qu’il a vécu est rentré dans le tableau, l’a transpercé.
Peindre est-il renoncer?
Quand je peins je renonce forcément à tous ces tableaux que je ne ferai jamais... C'est une belle tentation de vouloir faire un tableau avec peu, avec rien. Juste en faire moins et puis ne plus rien faire du tout. Le renoncement est libérateur.
L'êtes-vous?
Au fond, depuis quelques années je me suis de plus en plus replié sur moi même et la peinture est devenue ce dialogue entre moi et moi. Je me sers de mes souvenirs, de ce qui traîne autour de moi. Parfois un peintre comme Bonnard ou Malcom Morley vient me faire une petite visite.
La peinture c'est d’abord le peintre qui la fait, le reste n’est pas important. Le contrôle, les idéologies de toutes sortes ne peuvent détruire le peintre et sa subjectivité.
Peindre, est-ce repenser les expériences du passé ?
D’après moi la joie consiste à revivre ce qui s’est passé, ces sensations de l'instant, et ensuite de faire prendre vie à tout ça.
A votre avis, qu’est ce qui vous pousse à peindre ? L’impulsion fondamentale ?
Tout va disparaitre. La seule chose qui restera ce sera la prose, la poésie, quelques tableaux, deux ou trois sculptures. L’homme a la chance d’avoir inventé des moyens d’expression. Sans eux, le passé disparaît complètement, et nous serions laissés sans rien, nous serions nus sur terre.